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27 novembre 2014

La fondation Louis Vuitton

 Frank Gehry

La fondation Louis Vuitton dans critique 3032262-inline-i-fondation-louis-vuitton-iwan-baan-2014

C’est vrai que j’arrive un peu après la bataille. Depuis un mois on en a lu des choses sur ce bâtiment ! On en a vu des reportages ! Dans les magazines d’architecture mais pas seulement. Dans la presse généraliste aussi, et même à la télé ! Et c’est pas souvent qu’on parle d’architecture à la télé.

Alors, qu’en a-t-on dit de cette fondation ? À la télé, on a été béas d’admiration. On a reconnu là un bâtiment exceptionnel, spectaculaire, avec ses allures de «voilier en pleine mer», de «chrysalide», de «nuage de verre»… Ça ressemblait un peu à de la promotion gratuite, avec toujours les mêmes formules et un enthousiasme non retenu. Frank Gehry ? Un génie !

J’ai trouvé aussi des choses moins élogieuses sur internet notamment. Les critiques portaient sur la provocation que représente cette construction dans un contexte économique difficile pour la majorité des gens. Les auteurs soulevaient des questions d’ordre politique : les entreprises privées sont-elles légitimes dans la diffusion et l’accès à l’art ? Un riche patron a-t-il le droit d’ériger un palais à sa gloire dans un lieu public comme le bois de Boulogne ? Ce genre de choses…

Mais qui a parlé de la forme de ce bâtiment ? Je veux dire qui en a parlé vraiment ? En allant chercher plus loin que la première impression, la fascination et les métaphores réductrices du bateau et du nuage ? Les magazines d’architecture l’ont fait, mais trop peu il me semble. La question qui m’intéresse ici n’est pas d’ordre technique (comment ça tient ?) ni sociologique (comment on a laissé construire ça ?) mais bien formel.

Je veux interpréter la forme de ce bâtiment comme on interprète un tableau ou un film. Je veux comprendre quelle est cette forme, d’où elle vient et ce qu’elle évoque.

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Il y a une chose qui n’a été dite nulle part, ou disons à peine évoquée dans certains articles, c’est que le bâtiment de la fondation d’entreprise Louis Vuitton est en réalité une serre. Comme ces grandes serres des jardins publics qu’on construisait au XIXème siècle. Frank Gehry les a pourtant bien évoquées en parlant des promenades de Marcel Proust au jardin d’acclimatation, en citant les grandes serres d’Auteuil, mais les auteurs des articles ont plutôt écarté cette référence perçue comme trop artificielle au profit des images plus populaires de la chrysalide et du navire toutes voiles dehors. On n’a pas pris conscience de l’importance de cette information : « la fondation Louis Vuitton est une serre ».

Maintenant, je vais essayer d’expliquer pourquoi c’est important. Attention, on va partir très loin très vite ; je vous demande de vous accrocher. L’architecture en tant que discipline n’est pas définie, elle n’a pas de limites. Autrement dit, personne ne sait répondre vraiment à la question « qu’est-ce que l’architecture ». Est-ce que c’est grave ? Non, pas tant que ça, mais disons que ça n’aide pas à se coucher tranquillement le soir quand on est architecte et qu’on n’arrive pas à dire précisément ce qu’on fait de ses journées. Ça n’aide pas non plus à trouver du travail ni de la reconnaissance sociale quand on imagine que l’architecture est une sorte de symbiose entre l’art et la technique, quelque part entre l’ingénierie et la sociologie, la géographie urbaine et la sculpture.

Voilà une autre proposition : l’architecture est un produit de la culture qui fonctionne sur un principe d’auto-référence. Autrement dit, l’architecture ne sert pas à autre chose qu’à faire qu’une maison ressemble à une maison, un stade de foot à un stade de foot et un musée à un musée. C’est un peu réactionnaire et tout à fait incomplet comme proposition mais c’est bien ce que je vous propose. Qu’est-ce que ça implique dans le cas qui nous intéresse maintenant ? Ça implique qu’associer la fondation à un voilier, un nuage ou une chrysalide n’a aucun sens et n’aide pas non plus les architectes à comprendre ce qu’ils font. Car s’il y a bien une chose dont on est sûre c’est que les architectes ne font pas des nuages, des fleurs ou des escargots, mais bien des bâtiments.

C’est un peu désagréable ce que j’écris là parce qu’on s’est habitué à entendre ce genre de comparaisons (on rappelle que le musée des Confluences à Lyon est aussi censé être un nuage…) et c’est tout à fait naturel de vouloir interpréter la forme d’un bâtiment, d’essayer de mettre le bon mot dessus, c’est même je crois ce besoin-là qui justifie l’architecture. Seulement il y a peut-être d’autres mots, d’autres évocations plus précises et non moins poétiques à mettre sur ce bâtiment, et je propose celui de la serre.

 

serresLes serres du parc de la Tête d’or à Lyon, des Kew Gardens à Londres, des jardins botaniques de Dublin et de la fondation Louis Vuitton à Paris.

 S’il fallait résumer la serre à trois caractéristiques essentielles on pourrait dire que c’est :
- un grand bâtiment : plutôt de la taille d’une salle de spectacle que d’une maison
- en verre : on va voir plus loin en quoi c’est essentiel
- dans un parc : et non pas dans une rue à côté d’autres bâtiments

Ces trois caractéristiques donnent l’archétype de la serre. Et de la même façon que l’homme descend du singe, la serre a une histoire, des aïeux et des descendants, si bien qu’on pourrait en dresser l’arbre généalogique (et même phylogénétique pour ceux qui ont fait S). Alors donc, d’où vient la serre ? Quelle est son histoire et qu’évoque-t-elle aujourd’hui ?

Apparue vers le XIIIème siècle, l’ancêtre de la serre s’appelait l’orangerie et elle n’avait pas grand chose à voir avec son arrière-petite-fille. À l’époque où les explorateurs rapportaient des plantes exotiques de leurs voyages en Orient, les Italiens ont commencé à construire des giardini d’inverno, également appelés limonaie. Il s’agissait de galeries servant de protection aux plants d’agrumes et dans lesquelles on faisait entrer la lumière par de grandes baies orientées au Sud. Avec la Renaissance italienne, les progrès dans les procédés fabrication du verre ont permis de produire ce matériau en grande quantité. Il fut utilisé notamment pour clore les baies des limonaie : l’orangerie était née.

 

paris_bagatelle_orangerie_93 dans critiqueL’orangerie du parc de Bagatelle à Paris, 1835.

 Au XVIème siècle, avec la diffusion des fruits comme les oranges et les citrons depuis le bassin méditerranéen, les riches propriétaires terriens anglais et hollandais ont cherché à cultiver leurs propres agrumes. Peu efficaces et difficiles à maintenir à température, les orangeries représentaient surtout un symbole de richesse et de prestige. Plus que de production, elles avaient fonction d’ornement et de conservation des spécimens rares. Mais si l’usage se rapproche de plus en plus de la serre du XIXème (un savant mélange entre conservation et ornement), la forme quant à elle en reste très éloignée. L’orangerie est une galerie maçonnée et ouverte sur un seul côté. On est bien loin de la légèreté et de l’envergure des serres de Laeken…

 

serres-lakenolivier-polet-23-12470Les serres royales de Laeken à Bruxelles, 1873.

 Il faudra attendre la Révolution industrielle et un anglais répondant au nom de Joseph Paxton pour inventer la serre dans sa forme contemporaine. Toits vitrés, grandes dimensions, localisation dans un parc… Avec le Crystal Palace, Paxton inaugure l’archétype de la serre en même temps qu’il conçoit un des premiers bâtiments modernes : façades vitrées, production en série d’éléments assemblés sur place, etc. La maçonnerie et le bois laissent leur place aux structures métalliques avec un remplissage en verre. Les menuiseries s’affinent et tendent à disparaître pour aller vers toujours plus de «légèreté», toujours plus de transparence. En 2014, la fondation s’inscrit dans la parfaite continuité de ce mouvement : les arrêtes porteuses en blanc se fondent avec la teinte du verre et les joints entre les panneaux sont devenus invisibles.

Mais peut-on appeler serres des bâtiments dans lesquels on ne fait rien pousser ? Comme je l’ai dit au début : tenons-nous en à la forme. Le Crystal Palace et la fondation Louis Vuitton correspondent aux caractéristiques que l’on a énumérées plus haut : ce sont des grands bâtiments, en verre, dans des parcs. Ce sont donc des serres.

 

crystal_palace_from_the_northeast_from_dickinsons_comprehensive_pictures_of_the_great_exhibition_of_1851_1854Le Crystal Palace à Londres, 1851.

Pour autant, le problème n’est pas résolu. Il reste une question que l’on n’a pas encore posée : qu’est-ce qui motive Paxton en 1851 et Gehry en 2014 à construire une serre non pas pour y planter des palmiers mais pour exposer dans le premier cas des machines industrielles et dans l’autre des œuvres d’art ?

Un indice va nous mettre sur la voie : ce qu’il y a peut-être de plus similaire entre le Crystal Palace et la fondation Louis Vuitton c’est leur situation. Dans les deux cas, les bâtiments ont été érigés dans un parc public (bois de Boulogne à Paris, Hyde Park à Londres). Leur exposition à la critique publique est dès lors beaucoup plus grande que dans un autre contexte. Il n’est donc pas surprenant qu’en 1851, lorsque les projets de bâtiments pour recevoir l’exposition universelle  ont été présentés, les Londoniens ainsi que le Parlement se sont opposés à leur construction, dénonçant la « profanation du parc Hyde ». Mais Paxton, qui n’avait pas participé au concours dans un premier temps, se montre plus adroit que les autres concepteurs puisqu’au lieu de construire un grand bâtiment en briques il propose une structure «légère», préfabriquée et donc facilement démontable : une serre. Bon, il faut dire aussi qu’il contourne la commission censée valider le projet en faisant publier ses dessins dans l’Illustrated London News. Mais il ne faut pas sous-estimer l’intelligence du design car si le projet a d’abord été accepté par les lecteurs puis encensé dans toute l’Europe, c’est aussi grâce son allure de construction éphémère (vous vous souvenez la Tour Eiffel ?). Et puis il y a une dernière chose qui répondra peut-être mieux à la question « pourquoi construire une serre si c’est un musée ? ».

Cette chose peut s’exprimer en une seule phrase : on n’habite pas dans une serre. Bon, bien sûr, il y a des contre-exemples, il suffit de regarder Lacaton-Vassal (la maison Latapie, la Cité Manifeste à Mulhouse), mais disons que dans l’imaginaire commun, une construction en verre n’est pas faite pour habiter. Cela a son importance. Si Paxton ou Gehry avaient construit «en dur», la perception de leur bâtiment aurait été différente ; on y aurait vu un palais, ou un château. On n’aurait pas supporté de voir un Prince installer sa demeure dans le bois de Boulogne. Mais là, ce n’est pas un château c’est une serre ! Ça raconte un lieu public, ça rappelle l’ère industrielle, les promenades de Proust au jardin d’acclimatation…

Sur le plan symbolique, Gehry fait encore plus fort que Paxton en évitant toute référence classique à la forme du palais. Les courbes de la fondation la rendent encore plus abstraite. Le verre prédomine comme une surface lisse et non plus en tant que remplissage d’une structure qu’on pourrait reconnaître. Cette attitude rappelle un autre projet de Paxton, antérieur au Crystal Palace : le Grand Conservatoire de Chatsworth.

 

chatsworth-great-conservatoryLe Grand Conservatoire de Chatsworth, 1841. Au centre de l’image, à côté du cyprès, un homme permet de se faire une idée de la taille du bâtiment.

Dans le Grand Conservatoire, Paxton évacue toute référence aux formes que l’on connaissait jusqu’alors (ni un palais, ni une maison, pas vraiment de murs, ni vraiment de toit…). Et de la même façon qu’on peine aujourd’hui à nommer la forme de la fondation, les visiteurs du Grand Conservatoire se sont retrouvés dans le même état de fascination : on l’a comparé à « une montagne de verre » ou encore à « une mer de verre quand les vagues se calment après une tempête ». Pourtant on le sait et on le savait déjà à l’époque de Paxton: les architectes ne construisent ni montagnes, ni mers. Ils ne font que des bâtiments…

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Il faut regarder maintenant ce que ça implique concrètement de faire un musée dans une serre. Bien que cette idée ait sûrement contribué à faire accepter le bâtiment dans l’imaginaire collectif et ce malgré son emplacement très exposé, il n’en demeure pas moins impossible aujourd’hui d’installer des œuvres d’art sous la lumière naturelle. Gehry a donc du installer dans sa serre des boîtes aux parois opaques dans lesquelles la lumière est contrôlée.

C’est là que s’arrête l’argument de mon article. Je souhaitais simplement proposer un éclairage différent, un autre point de vue sur ce bâtiment. Je ne compte pas m’attarder à décider si oui ou non il s’agit d’une serre réussie. À chacun maintenant de se faire son propre avis sur la question.

La fondation ne marche peut-être pas très bien en musée mais on sait que lorsqu’un bâtiment a une forme suffisamment forte, les générations qui passent savent lui trouver des nouveaux usages qui l’arrange : l’orangerie des Tuileries par exemple a reçu des orangers, puis des expositions scientifiques et artistiques, des manifestations patriotiques, des concours sportifs, des représentations théâtrales…

Qui sait, peut-être que dans cinquante cinq ans, quand l’État récupérera le bâtiment de la fondation, on y installera un jardin tropical !

Par hugo grail le 27 novembre, 2014 dans critique
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