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C’est quoi le problème avec la tour triangle ?

 

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C’est d’abord un problème politique. La tour triangle est un projet de construction d’un immeuble de bureaux de grande hauteur (180 m) dans le parc des expositions de la porte de Versailles, à Paris. Pour pouvoir être construit, ce projet nécessite la modification du plan local d’urbanisme (PLU) dont la hauteur plafond est aujourd’hui 37 mètres. Le 17 novembre 2014, le Conseil de Paris a voté contre cette       modification ; mais au moment du scrutin, certains élus ont révélé leur bulletin à l’assistance. Sous prétexte de non conformité de la procédure, la maire Anne Hidalgo qui soutient le projet annonce alors qu’elle va saisir le tribunal administratif afin d’organiser un nouveau vote. Ça y est, vous commencez à le voir le problème politique ?

Plus étonnant encore, des conseillers municipaux qui soutenaient le projet jusqu’alors ont choisi de s’y opposer lors de ce vote. On suppose donc que ceux-ci ont changé de position parce que les citoyens qu’ils représentent ont eux-mêmes changé d’avis sur le projet ? Ils n’agissaient certainement pas dans le seul but de mettre en difficulté la maire de Paris parce que c’est rigolo de la voir galérer ?

Cette parodie de démocratie est sûrement la première raison du refus de ce projet. La tour triangle est aujourd’hui perçue comme un symptôme de l’incapacité de notre système politique à prendre des décisions là où intérêts privés et intérêts publics entrent en collision. Mais ce n’est sûrement pas la seule raison de son refus. J’en veux pour preuve un constat simple : on n’en entendrait pas parler si la tour était moins haute. Eh bien vous savez quoi ? Ça a failli être le cas ! Après les premières discussions avec leurs clients, les architectes Jacques Herzog et Pierre de Meuron imaginent d’abord deux tours, de hauteurs tout à fait correctes par rapport aux halles existantes du parc des expositions. Mêmes les petits «campaniles» qui signalent l’entrée du site semblent tenir une place dans ce tableau. Avouez que c’est déjà beaucoup moins impressionnant ? Sauf que ça ne suffisait pas. Parce que voyez-vous (et c’est Jacques Herzog qui le dit) : « évidemment, ça ne nous intéressait pas du tout de tout simplement construire quelque chose ». Ba voyons…

 

Capture d’écran 2015-01-25 à 15.34.39Image de la première version du projet montrée par Jacques Herzog lors de sa conférence au pavillon de l’Arsenal.

C’est aussi la situation du projet qui pose problème. Non pas qu’elle soit mauvaise ou peu pertinente, mais parce qu’en imaginant cet immeuble à la périphérie de Paris, c’est comme si notre jugement était lui aussi maintenu dans un entre-deux. Deux cents mètres plus proche du centre, il aurait été facile de dire non ; deux cents mètres plus loin, ça aurait moins posé de problème. Notre perplexité n’est donc pas seulement d’ordre politique mais aussi liée à la dimension physique du projet.

J’ai remarqué autre chose : lorsque l’on veut se forger un avis sur la tour triangle, il semble impossible de ne pas prendre position automatiquement pour ou contre les tours en général. Comme si notre cerveau ne pouvait pas faire la distinction entre une tour et une autre et que le jugement ne pouvait se faire que d’un bloc. C’est un peu comme si on était pour ou contre les ponts. Mais cette incapacité à regarder sereinement les tours n’est pas condamnable pour autant, elle est même révélatrice d’un aspect important du problème : nous ne sommes pas acculturés aux tours.

Pour nous, européens biberonnés à la culture classique, une tour c’est avant tout une construction plus haute que la moyenne qui sert à donner l’heure (le clocher), à voir plus loin (la tour d’observation), à guider les bâteaux (le phare) ou encore à sonner l’alarme (le beffroi). Et on n’habite pas dedans ! La tour est plus un élément de sculpture à l’échelle de la ville qu’un édifice abritant l’activité humaine.

 

image1Le campanile de Giotto à Florence, la tour des Clercs de Niccoló Nasoni à Porto, le campanile de Saint-Marc à Venise.

Voilà ce qu’on reconnait plus facilement comme des « tours » et qui n’a absolument rien à voir avec ce qui nous intéresse aujourd’hui : les tours les plus hautes du monde, les plus écologiques, celles qui tournent sur elles-mêmes et qui dépolluent l’air de la ville ; qu’on s’envoie par powerpoint interposés — car c’est bien dans cette catégorie-là que joue la tour triangle. D’ailleurs j’irais même plus loin : ça n’a tellement rien à voir qu’on pourrait chercher un autre mot pour en parler. Et ça tombe bien, ce mot existe : le gratte-ciel !

Le gratte-ciel ne descend pas de la tour antique européenne. Il naît à la fin du XIXème siècle aux États-Unis et correspond à un contexte économique dans lequel, pour une parcelle donnée, plus l’immeuble est haut, plus il devient rentable. Grâce aux nouveaux systèmes de construction métallique et au développement de l’ascenseur, les immeubles du centre-ville de New York et de Chicago gagnent progressivement en hauteur jusqu’à devenir plus hauts que larges et finalement très allongés. Mais ce qui a l’air très facile dit comme ça s’avère être une grosse prise de tête pour les architectes de l’époque : comment dessiner ces immeubles d’un genre nouveau aux dimensions inédites ? De façon très pragmatique, les concepteurs cherchent d’abord à reproduire ce qu’ils savent faire à cette époque, en l’occurrence le style Beaux-Arts qu’ils sont tous allés étudier à Paris. Cette solution engendre des immeubles aux façades très chargées qui ressemblent plus à une superposition de bâtiments de taille moyenne qu’à de beaux édifices tendus vers le ciel. L’ensemble manque généralement de hiérarchie : on perd le sentiment d’unité.

 

image2Le New York Tribune Building de Richard Morris Hunt (1875) et le Exchange Building de Neander Montgomery Woods à Memphis (1910).

Dans cette quête pour donner forme au gratte-ciel, les architectes de Chicago élaborent alors un nouveau langage qui élimine une grande partie de l’ornementation et insiste sur les lignes verticales. Ceux qu’on appellera plus tard l’École de Chicago prônent ainsi une façade tripartite où les décorations sont concentrées sur le soubassement et l’attique. D’une façon très générale, l’histoire du gratte-ciel est ensuite guidée par une simplification du langage architectural jusqu’aux tours du Style International qui sont des prismes droits, c’est-à-dire des volumes très simplifiés dont les façades lisses et vitrées ne supportent plus aucune ornementation. La division tripartite du bâtiment n’existe plus. L’attique laisse sa place à un toit plat. C’est, dans la même année 1973, la tour Montparnasse à Paris et le World Trade Center à New York.

Heureusement, l’histoire du gratte-ciel ne s’arrête pas là et les recherches formelles continuent dans plusieurs directions. Ainsi le post-modernisme vient en réaction directe aux tours minimalistes du Style International et cherche à renouer avec les éléments fondamentaux qui traversent l’histoire de l’architecture : le toit qui donne le sentiment d’une forme finie, le soubassement et son rapport à la rue, la fenêtre comme articulation entre l’intérieur et l’extérieur. Ce qu’il y a de plus touchant chez les architectes postmodernes c’est leur volonté de dessiner des pièces de la scénographie urbaine ; par quelques éléments très simples ils arrivent à renouer avec l’imaginaire architectural classique (la maison, le château, le temple…).

 

image3Trois gratte-ciel de l’architecte post-moderniste Philip Johnson : le Bank of America Center à Houston (1983), le PPG Place à Pittsburgh (1984) et la Sony Tower à New York (1984).

Le reste de la production contemporaine des gratte-ciel se caractérise par l’extravagance dans les dimensions (la tour la plus haute du monde mesure aujourd’hui 828 m) et dans les formes. On trouve ainsi des bâtiments ondoyants, d’autres à facettes ou en forme d’obus (le Gherkin à Londres, la tour Agbar à Barcelone). Mais la tour triangle n’appartient pas à cette famille-là. Elle est plutôt une des premières représentantes de l’ultime évolution du gratte-ciel : la Bigness.

Théorisée par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas en 1995, la Bigness est une dimension qui dépasse l’architecture. Pour lui, « à partir d’une certaine masse critique, un bâtiment devient un big building. Celui-ci ne peut plus être maîtrisé par un geste architectural unique, ni même par une combinaison de gestes architecturaux. [...] Les problèmes de composition, d’échelle, de proportion ou de détail sont caducs. L’art de l’architecture devient inutile. Enfin, la rupture la plus radicale est la rupture avec le tissu urbain. Son message implicite est : fuck context».

Mieux que les mots, les images parlent d’elles-mêmes :

 

image4Le Rotterdam de Rem Koolhaas (1998), le Huzhou Sheraton Hot Spring Resort de Yansong Ma (2013), le Aldar Headquarters de MZ Architectes (2010) et la tour triangle de Herzog et de Meuron (prévue pour 2017).

On assiste aujourd’hui à l’émergence de ces objets énormes qui se caractérisent par une géométrie simple et un remplissage régulier d’étages superposés. Ils sont conçus pour être vus de loin et transformer la ligne d’horizon. Dans certaines villes, on regarde la skyline comme on regarde une chaîne de montagnes. On essaie de reconnaître les pics et les sommets qui se découpent sur le ciel. Les gratte-ciel forment alors un paysage d’ordre géographique.

La question se pose alors : des constructions qui ne sont pas destinées à l’échelle du corps humain ont-elles encore quelque chose à voir avec l’architecture ? Ces objets conçus pour marquer le paysage d’une ville ne sont-ils pas des logos en trois dimensions plus que des bâtiments à habiter ? Y a-t-il une sorte de beauté totalitaire dans ces monstres qui écrasent tout ce qui les entoure ?

Les réponses à ces questions ne m’appartiennent pas, mais peut-être qu’on est maintenant mieux équipé pour commencer à y réfléchir. On a vu que notre difficulté à appréhender les immeubles de grande hauteur vient d’abord du fait qu’ils ne descendent pas de notre culture européenne classique. Pour le dire simplement, construire un gratte-ciel à Paris c’est comme construire une pagode à Marseille : pourquoi pas, mais ça fait bizarre.

Finalement la question est la suivante : veut-on de ces gratte-ciel dans nos villes ? Y a-t-il en France un désir partagé pour ces objets urbains hors du commun ? Chacun aura son propre avis mais une chose est sûre : si le paysage d’une ville appartient à ses habitants, alors c’est à eux qu’il revient de décider de sa transformation. Sur des questions d’intérêt public évident comme celle-là, comment peut-on imaginer se passer d’une consultation citoyenne ou d’un référendum ? Nan mais allô quoi, la mairie de Paris !

 

mise à jour : 23/02/2015

Par hugo grail le 12 février, 2015 dans critique

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