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8 octobre 2016

Une amicale laïque ?

 L’amicale Chapelon à Saint-Étienne

02.2 - l'amicale laïque - hugo grail

C’est un très beau bâtiment, tout en longueur dans sa parcelle. L’amicale laïque Chapelon, à Saint-Étienne.

Plutôt que de venir en front bâti border la place Jacquard, elle se détache de ses voisins avec un jardin d’une part, et une sorte de courette pavée d’autre part. Cette courette sert d’espace intermédiaire ; elle adoucit le passage entre le très grand volume extérieur de la place et le petit volume intérieur du hall d’accueil, situé à notre droite, induisant une rotation à 90° de notre déplacement, finissant ainsi de marquer le seuil.

La façade est plus élégante, en rectangle vertical. Elle prend un aspect plus élancé que si elle avait couru d’un bord à l’autre de la parcelle.

Et puis cette implantation en bande agit sur les espaces intérieurs : elle multiplie les orientations pour s’ouvrir sur le dehors et capter le paysage stéphanois. Il n’y a pas d’espace extérieur intime comme une cour d’immeuble. C’est une disposition complètement extravertie avec des vues obliques au lieu d’un rapport parallèle à la place. Ça donne du recul ; on regarde dehors comme depuis une tour d’observation.

À l’intérieur c’est un bâtiment sans couloir. Il n’y a que des pièces, parfois très larges et allongées, pour desservir d’autres pièces ; parfois en enfilade, à l’arrière du bâtiment. Au rez-de-chaussée, on passe du hall d’entrée à la salle d’exposition par des ouvertures toute hauteur. Des cadres en béton rythment notre circulation mais partout l’espace est continu.

01 - un espace continu - hugo grail

Mais c’est un très beau bâtiment qui ne ressemble pas à son programme.

Il m’a fallu du temps avant de comprendre ce qui me gênait. Et ce délai était un indice : le bâtiment manque d’évidence. On me dirait « une amicale laïque à Saint-Étienne », que j’imaginerais tout autre chose.

D’abord il y a le programme qui est assez passionnant : une amicale laïque c’est une association de quartier qui propose des activités sportives ou créatives. Une sorte de centre aéré pour tous les âges avec une mission d’éducation populaire en plus.

Les amicales laïques ont été créées au début du XXème siècle pour contrer l’action des œuvres religieuses. Leur objectif était d’étendre la morale laïque au-delà de l’école afin de former des citoyens critiques, capables d’exercer leur droit de vote notamment. Aujourd’hui ce sont surtout des lieux où se rencontrent les gens du quartier qui viennent s’y amuser, s’y divertir, et découvrir de nouvelles choses.

On ne peut pas dire que l’amicale laïque de Clément Vergély soit un bâtiment joyeux, chaleureux ou festif. On peut même dire le contraire : il est plutôt austère, à l’extérieur comme à l’intérieur. Les grandes ouvertures abstraites qui composent la façade ne ressemblent pas à des fenêtres. À l’intérieur, les murs en béton brut ne donnent pas envie de s’appuyer dessus, ils ont un effet repoussoir sur les corps. On ne trouve pas un coin où se cacher, pas un rebord sur lequel s’asseoir. Ce qui ne donne pas un environnement très accueillant. Et puis tout est gris, dedans, dehors, tout gris, partout. J’insiste parce que je veux mettre l’accent sur le caractère général du bâtiment, qui ne correspond pas à son programme.

Ensuite il y a le lieu. Saint-Étienne a un passé de ville ouvrière, c’est une ancienne ville industrielle. Cette brique-béton, ces grands vitrages, ce minimalisme ne sont-ils pas trop chics pour Saint-Étienne ? Est-ce qu’on attendait ça ici ? Peut-on projeter un imaginaire sur ce bâtiment, s’y reconnaître en tant que stéphanois ? Ce n’est pas anecdotique que les occupants veuillent repeindre les murs intérieurs. On aurait même pu s’en douter…

Ce langage d’une architecture suisse-allemande semble parachuté dans ce contexte. Pour moi, ça correspond beaucoup plus à un imaginaire du Nord de l’Europe, à la brume et aux rayons rasants du soir avec des grandes ouvertures pour capter un maximum de lumière, dans un quartier de Cologne, sur les ruines d’une église bombardée pendant la guerre, reconstruite en musée diocésain pour accueillir la collection de l’archevêché de la ville… Vous voyez où je veux en venir.

Il existe, à Cologne, un musée construit en 2007 et conçu par l’architecte suisse Peter Zumthor. C’est un bâtiment fait de briques grises, avec des moucharabiehs et des grandes ouvertures abstraites qui cadrent sur la ville. À sa même place, en 980, se tenait une église romane à nef unique. Au XIIème siècle, deux bas côtés ont été réalisés, puis à nouveau deux bas côtés au XVème siècle. Au XVIIème siècle, un chœur vouté fut ajouté à l’ensemble qui finit bombardé en 1943. Mais, parmi les ruines de l’église, une statue de la vierge Marie était restée intacte. Une chapelle octogonale fut construite en 1956 pour abriter la Madonna in den Trumern, comprenez « la Madone dans les Ruines ».

On voit ici comment l’église Sainte-Colombe n’a eu de cesse de se transformer au cours du temps. La parcelle sur laquelle se trouve aujourd’hui le musée Kolumba a toujours été le sol d’une architecture sacrée. Et on peut considérer que c’est toujours le cas aujourd’hui.

Les murs de l’ancienne église se fondent dans la façade du musée. Au rez-de-chaussée, la chapelle construite après la guerre a été conservée et intégrée à la scénographie intérieure de ce premier niveau en double-hauteur. La pénombre générale et la fraicheur du lieu nous plongent dans une atmosphère d’église. Avec au sol les ruines des différentes strates de la ville, on dirait une crypte. Entre les briques disjointes perce une lumière filtrée, comme à travers les feuilles d’un arbre — comme à travers les vitraux d’une église. Ces éclats de lumière ne sont en rien le fruit du hasard : ils découlent de la disposition savante des briques en deux parois séparées d’un vide. Les vitraux colorés de la chapelle octogonale finissent de marquer le caractère sacré du lieu.

02.1 - le musée Kolumba - joao katsukiLe musée Kolumba à Cologne

Copier un langage architectural pourquoi pas, surtout quand il est si élégant, riche et subtil. Mais il faut savoir rester vigilant à ce qu’une telle transposition ne produise pas un contresens.

Dans le cas de l’amicale Chapelon, je crois que l’EPASE (Établissement Public d’Aménagement de Saint-Étienne), en tant que maître d’ouvrage, a sa part de responsabilité. N’était-ce pas précisément l’intention initiale que de produire un bâtiment de bon goût, symbole du renouvellement urbain ; un bâtiment qui finirait dans les revues d’architecture et pourquoi pas même primé au concours de l’Équerre d’Argent* ? Sauf qu’à vouloir changer l’image du quartier, on finit par construire un bâtiment symbolique plutôt que domestique, austère au lieu d’être bienveillant. Dans lequel on imaginerait plus volontiers une galerie d’art ou une chapelle ; ce qui est bien un comble, pour une amicale laïque !

*L’amicale laïque Chapelon a été primée au concours de l’Équerre d’Argent (en 2014 dans la catégorie « Culture, jeunesse et sport »).

 

Retrouvez cet article dans le numéro 3 de la revue indépendante de critique architecturale fig. ayant pour thème « le paradoxe » :
www.revue-fig.com

Par hugo gr le 8 octobre, 2016 dans critique
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